Embarqué dans cette folle aventure, le Dr Jérôme Bahuon nous partage son insolite quotidien à bord de son aviron océanique. Empli de sincérité, d'authenticité et de légèreté mais également de poésie, ses récits ont touchés la sensibilité de ses lecteurs et ont étés lu par plus de 30 000 personnes.
Il nous fait vivre une aventure humaine pleine d'humilité et de beauté malgré les difficultés rencontrées. 
Véritable chemin de vie, son journal de bord a contribué à de nouvelles inscriptions quotidiennes sur le registre de don de moelle osseuse et a véhiculé un message d'espoir pour tous les patients en attente de greffe.
En voici quelques extraits:

 

 

J3 - mardi 5 Février

Je ne vit qu’un temps, le présent qui sonne tel un cadeau.

 

Ce matin je me réveille, le visage bouffie d’une bonne nuit réparatrice avec un merveilleux épi de travers se dressant tel une antenne sur ma tête. Mon esprit est encore embrumé et le soleil aussi. 

Un étrange brouillard m’entoure et je n’ai que peu de visibilité...mais il n’est pas un brouillard ordinaire comme on peut en voir en mer. Le bleu du ciel perce au dessus et il ne réalise pas d’effet de halo autour du soleil donc ce ne sont pas des stratus...

Ce brouillard a une couleur étrange...ocre. 

Je me trouve actuellement au large du Maroc et les vents d’Est propulsent ce nuage qui m’entoure. Ce brouillard est de sable !

Je me trouve dans une tempête de sable, entre mer et désert, ambiance garantie !

 

Le blanc de mes drapeaux se teinte peu à peu de cette poussière ocre.

J7 - Samedi 9 Février 

 

Quelle première semaine ! Je me suis lancé vers l’inconnu, vers le grand large, et j’ai déjà beaucoup appris.

 

Je sais désormais que si je veux arriver de l’autre côté il me faudra devenir marin avant de devenir rameur.

Je suis fatigué, j’ai des bleus partout à force de me cogner dans cet environnement restreint et instable, et je ne peux m’empêcher de penser aux patients pour lesquels je rame et qui eux aussi présentent ces marques par manque de plaquettes.

Je n’ai quant à moi que quelques blessures légères, je ne l’oublie pas, mais en mer plus que nulle part ailleurs, elles ont tendance à s’infecter rapidement et je dois les prendre au sérieux.

Toutes proportions gardées, je commence à entrevoir des similitudes entre ma quête et celle des malades atteints de cancer du sang : comme eux, je ne sais pas de quoi demain sera fait et il y a beaucoup de paramètres que je ne maîtrise pas, mais je continue à avancer. Quand on reste debout, que l’on se bat coûte que coûte, l’espoir perdure.

Ce soir, c’est à eux que je pense, à leurs messages qui me sont allés droit au coeur, à leur force et courage exceptionnels qui ne m’autorisent pas à flancher et me portent dans les moments difficiles. 

J 12 - jeudi 14 Février

L’oisillon qui découvrait la haute mer il y plus de 10 jours maintenant a pris son envol et cela n’aura pas échappé à mon routeur :

« Tu peux le refaire avec plus de cap ? » ; alors, les manches retroussées et le menton relevé, je reprends mes rames.

Mon p’ti Domi, tu ne vas pas être déçu ! J’ai ramé fort et longtemps, 3 heures de plus, propulsant Tiwena à 3,2 noeuds de moyenne à mon speedo. J’ai pensé à mes deux nouveaux poissons pilotes qui ont quitté leur physalie pour ma coque ce matin, je les ai imaginés devoir faire frétiller leur caudale pour suivre le rythme imposé par Tiwena.


Qu’est-ce que c’est bon une bonne suée ! Qu’est-ce que ça fait du bien de changer de rythme ! Pas de vent ni de houle pour me dicter mon chemin, une véritable sensation de liberté... qui m’a valu mon premier craquage : j’étais debout, cul nu, les bras écartés, à hurler à l’horizon et au soleil couchant sur l’Atlantique, avec la musique Sail de Awolnation pleine puissance. Un moment simple et fou, hors du temps, un moment de joie primaire, enfantine, un moment de vie vécue à fond. Hier je cherchais à qui parler, je crois que ce soir je me suis retrouvé ; je déborde de vie et d’énergie.


La vie est belle, la vie est précieuse. Décidément trop belle et trop précieuse pour qu’on la concède à cette saloperie de leucémie. Je le pense et je le redis : si un jour je suis appelé pour donner un peu de ma moelle osseuse et offrir ainsi une chance à quelqu’un de pouvoir continuer à vivre en mettant KO cette maladie, je me sentirai privilégié, béni de pouvoir faire don de vie. 

J14 - samedi 16 Février - session surf


14ème jour de mer en solitaire. 🚣‍♀️

Les nuages d’hier étaient bien annonciateurs d’un front froid et le vent souffle fort de nouveau avec une houle de 2,5m qui se creuse, qui s’affermit... comme moi ! Je suis tout excité de reprendre les rames, ça va surfer !


La mer est pétillante, dynamique et à du caractère, je crois que c’est comme ça que je l’aime. Elle était trop calme, trop effacée ces derniers jours et mon regard s’en allait ailleurs, où je l’ignorais pour sombrer dans mes pensées.

 

Maintenant, je la regarde, elle m’hypnotise. Plus de sensation de vide : elle me suffit. La première heure j’ai voulu faire du cap, tracer ma route, mais nos directions n’étaient pas les mêmes et cela ne convenait pas : je n’avançais pas et elle me faisait valdinguer, menaçant de me jeter par-dessus bord.

 

Alors j’ai pris le temps de la ressentir, de la comprendre et je l’ai domptée. On s’est mis à avancer ensemble dans la même direction, et là, tout n’était que bonheur et passion. Ses pentes m’offraient un magnifique terrain de jeu pour surfer, pure sensation de glisse ! Grâce à elle, je suis allé plus loin, plus vite. 

J16 - lundi 18 Février - Rock & Roll


Aujourd’hui mon QI est phénoménal. Oui, mon quotient d’inefficacité est au plus haut.
Ma dette de sommeil continue à s’accroître de manière proportionnelle au vent et à la houle.
Avez-vous déjà essayé de faire une sieste dans un toboggan de piscine ? C’est à peu près ce que je vis en ce moment.

 

Je me fais balancer de droite à gauche, le bateau filant à 2,5 noeuds, poussé par les éléments. la nuit, alors que seulement quelques millimètres de contreplaqué me séparent de l’eau que j’entends ruisseler le long de la carène, je me sens vraiment au contact de la nature. Régulièrement, un gros « boum » résonne dans ma cabine, quand une déferlante plus grosse qu’une autre vient percuter la coque de Tiwena de manière tout sauf délicate.

Dans ces conditions, je ne réussis qu’à somnoler. Je n’ai pas récupéré physiquement, je me sens faible.
Ça tombe vraiment mal : c’est le chaos dehors. Le désordre de la mer est égal à celui qui règne dans mon bateau. Je décide de remplir d’eau les compartiments étanches les plus bas et charge les poids sur l’arrière pour gagner en stabilité et affronter ces conditions.

 

Ceinture bretelle, harnais de sécurité, gants et c’est parti ! Une fois dehors je ne contrôle absolument rien, je suis projeté dans tous les sens, mes rames mes sont arrachées ou me reviennent dans les tibias et mon poste se transforme en piscine à chaque fois qu’une vague me passe par-dessus. Je n’arrive pas à faire le moindre mouvement de rame de manière académique. Je patauge, un coup à droite, un coup à gauche, comme un canard, pour stabiliser le bateau plus que pour le faire avancer. Je dois jouer sur ma direction tous les 5 coups de rame, selon que je pars en surf sur telle ou telle houle de direction différente, la mer étant dite «croisée ».
J’essaie juste de ne pas me faire retourner et même si pas grand chose ne va autour de moi, je continue le chemin qui est le mien.

J18 - mercredi 20 Février - sexy attitude

 

Une lueur à l’Est, promesse d’une journée nouvelle ; une lumière à l’Ouest, nostalgie d’une nuit révolue. C’est bien la lune, là, qui flotte au-dessus de l’eau. Elle est grande, ronde et rousse, luisante tel un soleil nouveau.

J’ai bien dormi et il fait de nouveau beau temps : parfait pour réorganiser le bateau et faire sécher mes vêtements ! Une bonne nouvelle, si depuis quelques jours je ne devais pas composer avec une irritation périnéale du raphé median, zone de fusion des tissus ectodermique de l’embryogénèse...mal placée donc. Rien de grave, mais c’est vraiment dérangeant et douloureux. Il faut dire que je n’ai plus vraiment de peau saine à cet emplacement... J’ai déjà changé de siège, de coussins et appliqué différentes crèmes, mais rien n’y a fait. Face à l’adversité, on peut toujours avoir des idées : j’ai sorti de mon chapeau une chambre à air de vélo et hop, en ai fait un un suspensoir relié à mon harnais de sécurité ! Ainsi installé, j’ai certainement plus l’air d’un type qui aime les pratiques extrêmes (non, pas sportives) plus que d’un rameur, mais le fait est que ça marche ! Avec un peu de vaseline en complément (oui), je peux de nouveau allonger le geste et pousser sur mes jambes. Sexy, n’est-ce pas ? 

 

Dans la vie, il n’y a pas de problème, que des solutions. Enfin, sauf quand la seule solution est une greffe de cellules souches et que l’on a une chance sur un million de trouver un donneur compatible avec soi dans la population générale, là ça se complique.

Et cela se complique d’autant plus quand seuls 300 000 donneurs français sont inscrits sur le registre des donneurs de moelle. 

Sans parler de la vaseline qui ici, ne sert à rien...

J 21 - samedi 23 février - à vous de jouer

 

J’ai pris doucement mes rames et les ai plongées, lentement, dans l’océan silencieux. La magie a opéré. La mer est devenue lumière, la bioluminescence planctonique révélée par l’agitation aquatique la transformant en une toile d’un vert éclatant, mouvante et chatoyante. Chaque coup de rame semblait ainsi redonner vie à l’océan endormi. Les mêmes coups de rame qui loin d’ici, sur la terre ferme, voudraient raviver l’espoir des patients et mobiliser des donneurs pour que leur vies ne s’endorment jamais. 

La lune qui ne faisait que la grasse matinée est finalement apparue à l’Est, tel un soleil levant. C’était un peu comme si le monde m’offrait une nouvelle journée qui n’appartenait qu’à moi. À sa lumière rousse, j’ai pu reprendre mes repères, retrouver mes constellations ; le ciel ressemblait de nouveau à celui que je connais à terre.

Cette poésie, je ne l’invente pas. Elle est présente tout autour de nous et il nous faut davantage prendre le temps de s’arrêter pour la regarder. La solitude et la mer exacerbent la sensibilité et sont sources d’inspiration. On a tous conscience de la beauté du monde qui nous entoure, mais peu de gens la ressentent véritablement. Et il y a une sacrée différence entre savoir que quelque chose existe et le ressentir de tout son être...

Quant à mon désalinisateur, et bien il a l’air d’être reparti.

 

Ne dit-on pas que l’eau c’est la vie ? 

J 32 - Mercredi 6 Mars - dans les contrées de lamer du milieu

 

Ça y est ! À mon lever ce matin, j’ai dépassé la moitié de mon trajet. Le jour anniversaire de la

greffe de la petite Circé, dont le prénom fièrement apposé sur ma coque continue de défier l’océan à mes côtés. Si ce n’est pas un signe, qu’est-ce que c’est ? Il faut fêter ça ! Ce soir, ce sera une bonne rasade de rhum arrangé pour le rameur !

La journée est plutôt habituelle et je me réjouis de l’absence de nouvelles plaies depuis 3 jours. Un peu de répit, enfin. Alors que le soleil commence à tomber à l’Ouest, mon alarme cargo se remet encore à sonner pour rien, ce qui m’agace passablement, mais je suis définitivement sur une bonne lancée : j’ai enchaîné quelques vaguelettes, Tiwena à pris de la vitesse et j’entretiens

dynamiquement son inertie. Plutôt que de briser mon élan, je décide donc d’aller faire taire

l’alarme à un autre moment et de rester à mon poste.

Quelques minutes plus tard, je me lève pour regarder l’horizon et... merde ! un cargo ! Vous

connaissez l’histoire de Pierre et le loup ? Et bien, c’est un fichue bonne histoire. Cette alarme

cargo déficiente va finir par avoir ma peau ! Je vais devoir de nouveau vérifier l’horizon à chaque

fois qu’il lui prend l’envie de s’activer. Heureusement, ce cargo est à 3 milles nautiques de moi... et puis ce n’est pas comme si j’en avais déjà croisé 9, quand la plupart des aventuriers qui traversent l’Atlantique n’en voient pas l’ombre d’un !

 

À peine me suis-je fait cette réflexion que ma sérénité s’envole : selon mes calculs, il sera à 0,1

mile de moi dans 20mn, soit 185 mètres ; beaucoup moins loin que ces fameuses bouées jaunes

que vous voyez le long des plages et qui elles, sont à 300m ! Montée d’adrénaline garantie ! J’ai

deux solutions : soit je lui crie dessus en lui disant que je suis prioritaire étant à la rame et lui au

moteur... soit je file, et vite ! Bon, personne ne sera surpris : je fuis.

De quel côté aller ? Mon cerveau est complètement à côté de la plaque, je suis trop lent, faute de

sollicitation intellectuelle depuis plus d’un mois. Le premier choix est le mauvais, mon calcul est

erroné et mon intuition calamiteuse : on est bons pour une virile embrassade.

Je fais des réglages et décide de m’écarter en le gardant en visu. Le croirez-vous ? Ce sont mes

traîtres Alizés qui m’ont sauvé ! Ils se sont mis à soutenir mon effort et m’ont dégagé de la

trajectoire du mastodonte presto.

Quelle est la probabilité d’une telle rencontre malencontreuse ? Toujours plus élevée que la

probabilité pour un malade souffrant d’un cancer du sang de trouver un donneur compatible. Circé avait une chance sur 1 million qu’on lui trouve un donneur inscrit sur le registre des donneurs de moelle. Est-ce que je vous ai dit qu’il était apparu une semaine avant que l’on envisage de la passer en soins palliatifs ? À quoi tient la vie ?

Alors, chers bigooders, puisque nous sommes dans les contrées de la Mer du Milieu, j’ai envie

aujourd’hui de citer Gandalf le gris : « tout le monde a un rôle à jouer dans l’histoire, le tout est de savoir que faire du temps qui nous est imparti ».

Parlez du don de moelle autour de vous, vous verrez, que vous aurez pas mal de surprises sur les

différentes visions de votre entourage quand à la réalisation de ce prélèvement somme toute banal !

Assez d’émotions pour ce soir. Je vais tout de même me prendre une lichette ce ce fameux rhum

arrangé qu’un très bon ami m’a offert. Mais juste quelques gouttes, car on ne peut fêter une chose

à moitié faite... et qu’un cargo peut en cacher un autre.

J37 - Lundi 11 Mars - Devenez un héros !

 

Je reçois des messages et des retours comme quoi je fais quelque chose d’extraordinaire, et les élèves d’une classe à Tenerife qui suivent le projet au travers de leurs cours de français m’ont dit que j’étais un héros.

Spontanément j’ai envie de vous répondre à la Franck Dubosc « mais c’est pas faux! ».

 

Il est vrai que traverser l’océan Atlantique à la rame n’est pas une chose ordinaire. Mais de mon point de vue, depuis le temps que je suis parti cela est devenu mon quotidien, ma routine et mes journées sont devenues ordinaires. Je rame sur l’océan, quoi de plus redondant ?

Alors je pense à vous qui êtes dans vos vies respectives et qui n’avez peut-être plus conscience de l’importance de ce que vous faites au quotidien, par habitude ou par manque de valorisation...

Cela a tout autant d’importance. 

Et qu’importe ce que l’on fasse, de-part nôtres propre nature intrinsèque, nous sommes tous uniques et donc extraordinaires.

 

Et pour la question d’être héroïque, de faire don de nos super pouvoirs pour autrui, et bien je suis sur le registre de don de moelle osseuse. Alors peut-être un jour on m’appellera, je partagerais un peu de mes super pouvoirs de guérison pour une personne dans le besoin et je deviendrais un héros. Alors vous aussi, devenez héros ! ;)

J 43 - Dimanche 17 Mars - La solitudine doy douille

 

La solitude. Est-ce que j’en souffre, est-ce que j’en douille ? C’est une question qui m’a été posée

dès ma troisième semaine d’isolement. Et bien ma réponse paraîtra sans doute surprenante... mais non. Elle ne m’envahit pas et je n’en souffre pas.

Je vois bien qu’elle me transforme, en témoigne l’augmentation en fréquence de la consultation de mon iridium afin de voir si un message m’est parvenu, ou l’envie d’entendre la voix de ma Pénélope que je me suis permis d’appeler qu’une seule fois jusqu’à présent et rien qu’une minute...

Mais c’est bien tout.

Je n’éprouve pas le besoin de me parler et c’est sans doute singulier. Cela fait aussi longtemps que je n’ai pas écouté un air musical. Je reste dans mon état de contemplation, à regarder vivre la mer.

Parfois changeante, parfois semblable à elle même, elle est toujours en mouvement et la regarder me suffit.

Je pensais que cet isolement me rapprocherait un petit peu de celui des patients en chambre stérile, mais ma condition n’est en rien comparable : d’abord je l’ai choisi, et quand mon aventure est inscrite dans un temps donné et alors que j’en connais approximativement l’issue, eux sont dans l’inconnu. Plus encore, mes craintes ne sont que fugaces et ne surgissent qu’en présence d’un cargo par peur d’un retournement ; les leurs ne les quittent jamais.

Quant au cadre autour de mon spartiate bateau, et bien il est plutôt agréable et j’ai de quoi m’occuper car il me faut continuer à avancer. Les murs blancs de l’hôpital eux ne font rêver personne. Il n’y a rien à contempler dans une chambre d’hôpital.

Enfin, l’inactivité physique, la grande fatigue éprouvée du fait de la maladie, mais aussi des mauvais rêves dans ce contexte anxiogène, n’ont rien à voir avec mes inconforts. Rien.

Solitaire, je ne suis pas pour autant devenu asocial et j’ai hâte de retrouver celle que j’aime, ma famille et mes amis. Les revoir et partager de nouveau des moments simples, des moments de vie. 

 

Je sais qu’ils m’attendent de l’autre côté, cela m’aide à avancer.

J 55 - Vendredi 29 Mars - Les complications

55ème jour de mer en solitaire, mais solidaire !

 

Tout comme depuis hier après-midi, les vents et les courants ont été porteurs cette nuit et j’ai pu faire bonne route.

Mais le verdict tombe, l’arrivée en Martinique à la rame risque d’être compromis, en restant optimiste. Dominique m’en préservait jusque-là en attendant que la tendance s’inverse.

Face à moi, un « tourbillon » océanique de 2nd, se dresse, faisant une circonvolution autour des Barbades et remontant jusqu’au- dessus de mon arrivée, une rotation horaire qu’il me faut contourner pour ne pas être éjecté. Je dois aborder la Martinique par le Nord... Oui, un fort courant portant vers le Nord siège au large des côtes-Est et donc de mon objectif,...

`

Autant dire que la sortie Martinique de mon rond point est fermée.

Ça aurait pu être jouable avec des vents aidants, mais avec seulement 10 à 13 nd sur les cinq derniers jours, cela ne suffira pas à aider mes petits bras à pousser mon navire de huit mètres pour près d’une tonne de l’autre côté de ce puissant courant, la partie est déséquilibrée. Il me faudra sûrement faire un effort de rame sur les 50 derniers miles, c’est à dire un effort inscrit dans la durée, sur près de 93km.

Je fais ma première heure de rame dans mes interrogations et m’en vais crémer mon auguste fessier comme d’habitude...je constate des irrégularités, la peau abîmée alors je vérifie...j’ai de nouveau des escarres. Elles sont débutantes et je sais désormais comment les appréhender. Je sais aussi que je devrais ramer cette semaine en position vicieuse sur l’arrête de mon siège dur, que la folliculite va revenir. Une baignade puis une bassine brisée m’ayant conduit à ne pas retirer le sel de ma peau, une moitié de nuit sur le dos... une erreur dont je paie le prix : ces toutes petites choses auront conduit à leur réapparition.

On approche du but, prêt à sortir de notre structure et on voit le bout, la guérison comme on disait... mais non, il y a encore et toujours ces effets secondaires qui compliquent les choses.

Chez les patients qui reçoivent une greffe de moelle il peut y avoir une réaction contre l’hôte, une réaction de défense immunitaire délétère pour le patient recevant ces cellules souches étrangères.

C’est la raison pour laquelle il faut que la compatibilité soit aux maximum, c’est pour cela que l’on recherche de la diversité d’origine sur notre cher registre, et c’est également aussi pour cela que les hommes jeunes sont particulièrement recherchés car vecteurs de moins d’effets secondaires chez le receveur... Jusqu’au bout ma Traversée sera un hommage posé humblement aux pieds des malades, ces héros dont je ne suis pas.

Pendant que j’écris, mail de Dominique : changement de programme ? Qui sait, voilà une belle lueur d’espoir... Qui sait si l’Atlantique m’ouvrira sa porte comme une invitation à regagner la Martinique ?

Les réponses viendront.

J59 - Mardi 2 Avril - Ma bonne étoile

 

Ma bonne étoile... Elle est apparue hier soir, une étoile filante descendant doucement dans l’atmosphère sans jamais s’éteindre. Je l’attendais, scrutant le ciel à une heure bien précise. C’est bien elle, ma Pénélope dans cet avion et cela me fait tout drôle de la savoir là, à portée de vue, et je l’imagine découvrir mes petits feux de nuit sur cette immensité noire, au travers de son hublot bâbord.

Je reçois un message de Dominique dans la nuit. Les nouveaux modèles météorologiques viennent de sortir, quitte ou double ?

Bingo ! Dame nature est avec nous et la Martinique nous ouvre ses portes. Je suis parfaitement placé et cette phase d’approche à porté ses fruits, c’est gagné ! Le courant sera portant et j’arriverai demain matin.

Si l’autre modèle avait prévalu, l’histoire aurait pris un autre tournant et ma famille serait déjà repartie avant mon arrivée.

Je ne sais pas vraiment qui remercier, le ciel ou mon oiseau de bord ? Sûrement un peu des deux.

Je suis dans un puissant courant qui me fait avancer vite, trop vite au point que je devrais arriver demain matin. Je suis à 2,5nd sans ramer, 3,2nd en ramant mollement, au dessus de toute estimation ! Je me sens bien heureux d’avoir ce courant dans le dos et pas de travers, j’aurais dépalé ! Aujourd’hui, mon effort de rame est inutile, alors je profite de ces derniers moments et mets un peu d’ordre dans mon bateau.

L’éternel cycle de la nature se poursuit autour de moi. Les oiseaux marins virevoltent, filant au ras de l’eau après une prise d’élan faite de verticalité, capturant en plein vol des poissons qui tentent désespérément d’échapper aux daurades revenues. Ils sont pris en tenaille, que ce soit dans l’eau ou dans les airs ils ne sont pas en sécurité, et si faute de coryphènes ils préfèrent rester dans leur éléments, les Fou plongent pour s’en délecter.

Je reste là, en simple spectateur, à contempler ce qui m’est offert, et le temps s’arrête à nouveau.

Demain j’apercevrai notre bonne chère terre que je n’ai eu l’occasion d’apercevoir depuis maintenant deux mois et retrouverai les miens.